
La croisade des Albigeois
Entreprendre un voyage dans le Sud-Ouest de la France c’est un rendez-vous avec une certaine douceur de vivre qui fut à l’origine de l’expression « Pays de Cocagne ». C’est vrai que cette région propose tout ce qu’il faut pour qu’un voyageur y vive une expérience riche en impressions sensitives et en émotions culturelles. Le climat y est fort plaisant, les paysages sont verdoyants, les champs cultivés sont généreux de tous ces bons petits produits qui font la réputation de la gastronomie de la région et le patrimoine y est d’une richesse inégalée car y sont concentrés plus du tiers des sites français faisant partie de la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Voyages Lambert en a d’ailleurs fait l’une de ces destinations classiques, pour ne pas dire incontournables, car chaque année, durant le joli mois de mai, nous vous y proposons un itinéraire de tout premier choix que nous avons intitulé « France – Occitanie et Aquitaine, Art de vivre, gastronomie et histoire ».

Cela dit la région n’a pas toujours connu la sérénité qui fait son intérêt aujourd’hui et s’il est une période sombre qu’il faut retenir comme ayant été celle d’un profond traumatisme, alors c’est la première moitié du XIIIe siècle. C’est le moment qui a vu déferler sur ce grand Sud-Ouest la croisade dite « des Albigeois », la seule croisade qui ait eu lieu sur le sol français. Un moment clé de l’histoire régionale dont bien sûr vous ne pourrez qu’entendre parler en faisant notre circuit et que nous allons introduire dans les lignes qui suivent.
Le contexte géopolitique
Dans le Sud-ouest de la France et plus particulièrement le Comté de Toulouse, au début du XIIIe siècle, le recours à la violence (croisade, inquisition) ne se déclencha que lorsque la situation fut devenue inextricable. Du côté du pouvoir religieux, pendant de nombreuses années, le mépris ou les prédications furent les seules réponses apportées à l’hérésie cathare qui s’y était développée. Mais pour comprendre la croisade des Albigeois il faut resituer son cadre géographique sur l’échiquier géopolitique européen de ce début des années 1200, car le seul motif religieux n’explique pas tout.
Le Comté de Toulouse est alors l’une des principales puissances de l’Europe Occidentale. Les territoires sont vastes et d’une grande richesse avec en plus deux ports très importants : Saint-Gilles et Narbonne. À dire vrai, ils font l’objet de toutes les convoitises des puissants voisins, autant de la part du Royaume de France, auquel pourtant le comte de Toulouse doit allégeance, que de la part du Royaume d’Angleterre occupant l’Aquitaine et du Royaume d’Aragon au Sud (celui-ci s’étant uni à la Catalogne depuis 1150).
Intelligemment les comtes de Toulouse vont, au gré des mariages, s’unir à ces dangereux voisins mais cela n’empêchera pas l’inéluctable d’arriver : son annexion par une puissance plus forte. Sur fond de ce décor politique on assiste à la fin du XIe à une radicalisation de l’Église, suite au grand Schisme entre catholiques et orthodoxes. En 1198 arrive sur le trône de saint Pierre Innocent III, celui qui sera l’instigateur de la quatrième croisade et du sac de Constantinople. Ce pape veut reprendre la grande œuvre de Grégoire VII et met en place une politique de lutte contre les hérésies et les divergences par rapport à l’Ordre établi. L’un des principaux objectifs du nouveau pape dans le Sud-Ouest occitan est de mettre fin à la puissance de la famille des vicomtes Trencavel et celle des comtes Raymond de Toulouse.
Le contexte social et religieux
Il faut savoir que les comtes toulousains et leurs principaux vassaux préféraient alors fermer l’œil sur l’hérésie cathare qui se développait évitant ainsi de mettre en danger leur assise politique. De nombreuses raisons peuvent expliquer l’accueil favorable fait par les seigneurs languedociens au catharisme. L’absence du droit d’aînesse dans le processus des successions en Languedoc est à l’origine d’une fragmentation des seigneuries : les mêmes biens font à chaque génération l’objet de partages et le nombre de coseigneurs s’accroît. C’est dans cette petite et moyenne aristocratie que le catharisme prend souvent racine, et cela d’autant plus facilement que ces seigneurs s’opposent régulièrement à l’Église romaine pour la préservation de leur patrimoine.

Les chartriers, notamment celui de l’abbaye bénédictine de Lagrasse, témoignent des rapports conflictuels qui existent entre les établissements monastiques et certains seigneurs au cours de la deuxième moitié du XIIe siècle. Ces derniers remettent souvent en cause les donations et aumônes que leurs parents ont pu faire à l’abbaye pour leur salut personnel, réduisant d’autant le patrimoine familial. Par ailleurs, les efforts menés par l’Église romaine pour obtenir des seigneurs laïcs la restitution des dîmes ecclésiastiques, que ceux-ci percevaient encore dans le Midi malgré les condamnations prononcées à la suite de la réforme grégorienne, sont fort impopulaires. Cette hostilité marquée à l’égard des établissements religieux jugés trop riches et trop puissants politiquement et socialement, on la rencontre également dans la culture des élites aristocratiques et urbaines languedociennes : les troubadours qui chantent l’amour courtois critiquent souvent assez durement la vie menée par les clercs romains, dénonçant la trahison du message évangélique.
Le début de la croisade
Le 28 mai 1204, le pape Innocent III, déçu par les résultats des missions de prédication qu’il a encouragées contre les cathares, interpelle en vain le roi de France Philippe Auguste. Le 14 janvier 1208, l’assassinat du moine cistercien de Fontfroide et légat du pape, Pierre de Castelnau, non loin de Saint-Gilles-du-Gard, détermine le pape, le 10 mars 1208, à prêcher la croisade. Il désigne le comte de Toulouse Raimond VI comme instigateur du crime et appelle à la Guerre sainte le roi de France et les barons du royaume. D’abord réticent et refusant de s’engager personnellement, Philippe Auguste finit par accorder à un certain nombre de ses vassaux l’autorisation de prendre la croix. L’occasion rêvée finalement pour le roi de France d’étendre son pouvoir aux comtés indépendants du sud et de se frayer un accès direct à la Méditerranée.
Au printemps 1209, l’armée croisée s’ébranle vers le sud, empruntant la vallée du Rhône, avec à sa tête le légat pontifical Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux. L’armée croisée parvient sous les murs de Béziers le 21 juillet 1209. L’assaut est donné le 22 juillet, et le soir même, la ville n’est plus que ruines et cendres. Le massacre de Béziers, que l’on appellera par la suite « le Grand Mazel » (la grande boucherie) est destiné à semer la terreur et à dissuader les cités voisines d’opposer toute résistance. C’est en ces lieux que toute la population de la ville avait été enfermée dans la cathédrale et où les chefs de la croisade avaient eu ces mots tristement célèbres « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens! ».

Une stratégie qui porte ses fruits. Assiégée par les croisés le soir du 1er août, Carcassonne capitule au bout de quinze jours. Le vicomte Raimond-Roger Trencavel est emprisonné dans le château comtal jusqu’à sa mort le 10 novembre. Choisi pour devenir vicomte de Carcassonne, Simon, seigneur de Montfort et d’Épernon, comte de Leicester, entreprend la conquête des domaines qui lui ont été concédés.
Dans le pays qui, dans un premier temps, tombe rapidement sous la domination des croisés, un château devient le symbole de la résistance armée : le château de Cabaret (actuelle commune de Lastours). Toutefois, la résistance s’organise et les attaques contre les garnisons mises en place par les croisés se multiplient. À l’entrée de l’hiver 1209, Montfort a perdu plus de quarante places fortes. L’hiver interrompt les combats. En mars 1210, un nouveau contingent de croisés vient en Languedoc renforcer les troupes de Simon de Montfort. L’armée peut passer de nouveau à l’offensive. Après la prise de Minerve le 22 juillet 1210, les redditions se précipitent. C’est au tour de Termes d’être assiégé. Le siège dure neuf mois, les défenseurs résistent avec vaillance mais la dysenterie a raison d’eux. Le retentissement de la prise de Termes frappe les esprits, tout autant que l’avait fait la prise de Minerve. À la fin de l’année 1210, Simon de Montfort a étendu ses conquêtes très loin au sud de Carcassonne et s’est rendu maître des plus importants bastions de résistance, à l’exception toutefois de Cabaret.
Les principaux épisodes de la tourmente
En février 1211, après l’excommunication de Raymond VI, Simon de Montfort est en droit de confisquer le comté de Toulouse. En juin, les croisés font le siège de la ville de Toulouse. Mais devant le nombre et la combativité des défenseurs, Montfort préfère se retirer et lance un raid vers Cahors et Rocamadour. Le camp adverse profite de ce départ et mobilise ses forces pour lancer une contre-offensive qui échoue. Le 12 septembre 1213, les croisés affrontent à Muret les troupes de Pierre II, roi d’Aragon, venu au secours de son vassal Raymond VI. Simon de Montfort l’emporte. Le roi d’Aragon trouve la mort au cours du combat. Le 30 novembre 1215, le quatrième concile du Latran prononce la déchéance de Raimond VI au profit de Simon de Montfort, à l’exclusion des terres provençales qui restent possession de Raimond le jeune.
En avril 1216, le roi de France reçoit l’hommage de Simon de Montfort pour le comté de Toulouse. De 1217 à 1224, Raimond VI et son fils entreprennent la reconquête de leurs terres. En septembre 1217, ils reprennent possession de Toulouse. C’est en faisant le siège de cette ville que Simon de Montfort trouve la mort en juin 1218.
Après la mort de Simon de Monfort en 1218, son fils, Amaury de Montfort, prend le titre de comte de Toulouse et devient le nouveau chef des armées croisées. Mais il ne parvient pas à assurer le contrôle militaire du pays et perd, en moins de six ans, pratiquement toutes les terres conquises par son père. Assiégé dans Carcassonne, il capitule notamment devant les armées de Raimond VII (fils de l’ancien comte toulousain Raimond VI), du comte de Foix et de Raimond II Trencavel.
Dans l’espoir que le roi de France intervienne militairement en sa faveur, Amaury de Montfort lui fait don des domaines qu’il a perdus. Soucieux de sauver son comté et de se faire accepter par le roi de France comme son vassal, Raimond VII cherche de son côté à se réconcilier avec l’Église mais, en novembre 1225, le concile de Bourges refuse de l’absoudre, le déclarant complice des hérétiques. Avec l’accord du pape, le roi de France Louis VIII lance alors une nouvelle croisade sur le sud de la France, bien décidé à reprendre le contrôle intégral de ces territoires stratégiques et à maintenir l’ouverture du royaume sur la Méditerranée. En mai 1226, l’armée croisée descend la vallée du Rhône avec Louis VIII à sa tête; les villes se soumettent les unes après les autres, dont Carcassonne, le 16 juin, qui devient le siège d’une nouvelle institution judiciaire, administrative et militaire : la Sénéchaussée.

La fin du Comté de Toulouse
À la fin de 1228, Raimond VII abandonne le combat et, le 12 avril 1229, signe ce qu’il est convenu d’appeler le traité de Meaux-Paris. De fait, cette appellation est inexacte; on devrait plutôt parler de capitulation sans condition. Le document se présente sous la forme d’un serment solennel prêté par Raimond VII et contient l’ensemble des engagements, sans contrepartie, que le roi de France impose au comte. Raimond VII est privé d’une partie de ses domaines. Il s’engage en outre à ce que son enfant unique, Jeanne, épouse Alphonse de Poitiers, frère du roi de France, et se voit contraint d’écarter de sa succession tout héritier mâle qu’il pourrait avoir ultérieurement. Le traité met fin à vingt années de guerres, croisade des barons dans un premier temps puis croisade royale. Le pays est soumis et les Églises cathares contraintes de passer à la clandestinité.
La fin de la croisade contre les Albigeois va donc marquer l’affirmation du pouvoir royal sur le sud de la France, mais également le retour en force de l’Église romaine qui, par le biais de l’ordre des Dominicains, mettra en place un tribunal d’exception pour se débarrasser des derniers hérétiques, la tristement célèbre Inquisition.
Ainsi va le cours de l’Histoire, fait de périodes de grandeur et de décadences, de recherche et de concentrations de pouvoir, de mouvements d’extension et de moments de replis, d’apparition de cultures originales qui finissent par être absorbées par d’autres entités. Naissance, vie puis disparition. Un cycle visiblement universel et incontournable.
Pour le sujet qui nous intéresse, ce dramatique épisode de l’Histoire occitane, il faut ajouter que la croisade des Albigeois a été la plus importante parenthèse qu’ait connu cette région du Sud-Ouest de la France. Aucun n’a eu le même impact que ce qui fut, en s’appuyant sur un prétexte religieux, l’éradication de la puissance du comté de Toulouse et la disparition progressive de la culture et de l’originalité de la culture occitane. Certes il y a eu d’autres épisodes d’insécurité, comme ceux vécus pendant les Guerres de Religion, mais globalement la région est souvent restée tout au long de son histoire loin des grands conflits dévastateurs comme par exemple, ceux de la Première et Deuxième guerres mondiales. C’est certainement pour cela que le patrimoine que l’on peut y admirer encore aujourd’hui est d’une richesse et d’une diversité exceptionnelle. Un patrimoine, une histoire que nous vous invitons à découvrir ou à redécouvrir grâce à nos circuits qui parcourent ces contrées où il fait si bon vivre.
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