Les troubadours de la France médiévale

par Jean Louis Fabaron, accompagnateur

Dans le billet Occitanie : une région, une langue, une culture, sur le Blogue de Voyages Lambert, avaient été évoqués la culture et le monde occitans, que notre circuit France du Sud-Ouest explore pour le plus grand plaisir des voyageurs avides d’émotions culturelles. Dans cette région, subsistent des traces de la langue d’oc, parlée pendant de nombreux siècles et encore aujourd’hui, dans une moindre mesure. Cette langue romane, incluant des formes dialectales, s’étendait de l’Atlantique à la plaine du Pô en Italie, jusqu’au nord du Massif central et des Pyrénées. Ironiquement, c’est au poète-écrivain Italien du Moyen Âge, Dante Alighieri, que l’on doit une des premières mentions de la langue d’oc. Dans son ouvrage :« De vulgari eloquentia » (le parler commun), il classifia les langues romanes suivant la façon de dire « Oui » : « Oïl » au nord, « Oc » au Sud, « Si » en Italie.

Les troubadours : chantres de l’amour courtois

Au Moyen Âge, on doit à la langue d’oc et à ses troubadours la création d’une forme poétique chantée, unique en son genre, qui comprend les chants courtois et qui rayonna au-delà des frontières occitanes, dans le bassin méditerranéen et jusqu’au nord de la France où les trouvères, s’exprimant en vieux français et même en langue d’oïl, s’en inspirèrent. Ces chants présentent une façon d’aimer avec courtoisie, respect et honnêteté sa ou son partenaire dans le but commun d’atteindre la joie (« joï », en occitan, que l’on retrouve dans « jouir ») et le bonheur. L’amour courtois s’avère indépendant de toute idée, réflexion ou pensée. Il semble plutôt inspiré de la nature, l’écoute et l’attention aux sentiments et sensations, en opposition à des schémas intellectuels. Cette priorité donnera naissance à une philosophie de vie respectueuse des règles régissant les dynamiques naturelles des relations humaines. Ainsi, une personne suivant ces principes aura mérité le surnom de courtois. Plusieurs auteurs ont comparé l’amour courtois à un cheminement initiatique, proche du tantrisme hindou ou du taoïsme chinois, visant à canaliser et intensifier l’énergie du désir. Voilà qui est fort intriguant et contribue à dépoussiérer l’image d’un Moyen Âge prude et obscurantiste.

Les poètes du chant courtois sont désignés dans les différentes langues (occitan, français, italien et espagnol) par des termes dérivés des verbes trobar, trovar, trouver, qui renvoient à l’invention musicale (du latin tropare : « composer des tropes »), d’où la nature essentiellement musicale de cette poésie. Le mot occitan canso (chanson) fut créé pour désigner expressément ces œuvres, ainsi que les vers suggérant un mouvement de retour mélodique. La plus grave altération que subit cette poésie au XIVe siècle fut l’abandon de son caractère musical. Néanmoins, c’est par sa musicalité propre, beaucoup plus que par ses thèmes, que le chant courtois a profondément marqué, à l’aube de la civilisation européenne, notre sensibilité poétique.

Cette forme poétique que Roger Dragonetti (1915-2000 philologue belge, professeur de langue et littérature romanes médiévales à l’Université de Genève) appela le « grand chant courtois » se constitua dans la France occitane durant la première moitié du XIIe siècle. L’impulsion en est certainement due à Guillaume IX, duc d’Aquitaine. Grand seigneur, il multiplie les maîtresses, fait des farces et éructe des chansons grossières. Mais il est aussi poète et le premier des troubadours. Le legs de Guillaume IX (dont l’activité poétique naquit après la croisade qu’il mena en Orient, donc de son contact avec la civilisation musulmane) permet d’en discerner les premières étapes, qui menèrent de chansons assez frustes, inspirées par l’existence de chevaliers et hommes de guerre, à un art très subtil.

À partir de 1150-1180, ce type de poésie chantée fut progressivement adopté dans la plupart des nations occidentales. Son dynamisme initial et ses tendances originales se maintinrent avec une remarquable cohérence jusque vers 1330. Par la suite, diverses transformations en affectèrent les structures; l’élan retomba, tandis que des besoins expressifs inconnus jusqu’alors apparaissaient à travers une esthétique déjà dépassée.

Nous connaissons les noms d’environ 460 troubadours qui vécurent entre 1100 et 1350 et nous possédons plus de 2 500 chansons. De plusieurs poètes, nous ne savons que le nom, et plusieurs chansons restent anonymes ou d’attribution douteuse. Une description du chant courtois exige qu’on le considère comme un fait collectif et global. Son histoire embrasse, en Occitanie, de huit à dix générations. Ces chiffres donnent la mesure de l’ampleur du phénomène et du berceau de créativité incroyable que fut alors le Pays d’Oc.

Les chansons des troubadours ne se limitent pas aux chants d’amour courtois. Ces poètes médiévaux déclinent leur art sous diverses formes : satiriques (le Sirventès) ou lamentations funèbres (le Planh). À remarquer : l’absence de notation dans les compositions, laissant libre champ à l’interprétation de l’artiste sur la rythmique : « le compositeur abandonnait à son interprète le soin de quantifier les temps » (Paul Zumthor, spécialiste de poésie médiévale).

 

Tristan et Yseult buvant le philtre d’amour

Un art public aux origines inconnues

Au fond, le troubadour et son Art n’existaient que face à un public. Dans ce même esprit, apparurent les chants improvisés ou les défis poétiques que se lançaient entre eux les troubadours. Par exemple, la joute poétique qui opposa sept troubadours formant le Consistoire du Gai Savoir et qui eut lieu à Toulouse le 3 mai 1324, constituant ce qui deviendra l’Académie des Jeux Floraux, plus ancienne société littéraire d’Europe, toujours active aujourd’hui.

Le plus étonnant de ce phénomène artistique et de ces troubadours qui enflammèrent le Moyen Âge demeure que l’on n’a toujours pas trouvé les traces précises de leur inspiration. On a émis l’hypothèse que l’ouverture à l’Espagne musulmane d’alors a permis l’influence de certaines formes de poésies soufies; possible également que des formes musicales sémitiques aient influencé certains troubadours, les communautés juives étant alors nombreuses en France. Quoiqu’il en soit, on reste dans le champ des hypothèses et si ce petit monde des troubadours semble s’entendre sur des formes artistiques « communes », il demeure relativement hétérogène.

Ajoutons que ces artistes, qu’ils soient rois, chevaliers ou anonymes, possédaient souvent une bonne culture latine. Enfin, les formes de l’amour courtois dont ils feront la promotion et l’influence des versions de la légende celtique de Tristan et Yseult ont aussi indéniablement compté comme source d’inspiration. Cette légende et de nombreux récits s’y rapportant seront publiés sous diverses formes en Europe dans le courant du XIIe siècle et des troubadours tels que Bernart de Ventadorn ou Raimbaut d’Orange auront tôt fait de les chanter, comparant leurs propres amours à celles contrariées des amants bretons.

Voici un exemple d’un chant d’amour courtois écrit vers 1150. Ce que les troubadours nommaient le fin ‘Amor (amour courtois) s’avère un art complexe reposant sur l’idée que l’amour et le désir sont liés et se confondent. L’assouvissement du désir engendrant la disparition de celui-ci, une tension se met en place dans le cœur de l’amoureux entre volonté d’assouvir le désir et crainte de voir alors l’amour disparaître. Pour persister, l’amour doit être difficile à satisfaire. Tout comme l’est le voyage! Une subtile alchimie que Voyages Lambert apprivoise avec bonheur depuis plus de 30 ans!

Bona domna, re no-us deman
Mas que-m prendatz per servidor
Qu’ie-us servirai cum bo senhor,
Cossi que del guazardon m’an.
Ve-us m’al vostre comandamen,
Francx cors humils gais e cortes !
Ors ni leos non etz vos ges,
Que-m aucizatz, s’a vos mi ren.

« Bonne dame, ne vous demande
Que d’être pris pour serviteur :
Servirai en vous bon Seigneur
Quelle que soit la récompense ;
Et me voici tout à vos ordres,
Être noble et doux, gai, courtois !
Vous n’êtes point ours ni lion
Pour me tuer, si je me rends ! »

Bernart de Ventadour, « Ce n’est merveille si je chante »

 

The dome of the Hopital de la Grave at dusk over the Garonne River in Toulouse

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