Le sud de la botte italienne, par chance beaucoup moins fréquenté que la moitié nord du pays, est un terrain de rêve pour Voyages Lambert qui trouve dans cette destination tout ce qui peut contribuer à l’émotion culturelle. Depuis des années nous proposons dans ce secteur fascinant de l’Italie les circuits « Sicile et Italie du Sud » et le circuit « Mezzogiorno italien » ou le midi de l’Italie, qui tous deux explorent ces régions sublimes au passé prestigieux, surtout si on se réfère à celui de la Grande Grèce ou à celui du Royaume de Naples.

Lorsqu’on entreprend un voyage dans le vrai Mezzogiorno italien – la Sicile selon les experts n’en fait pas partie – on entend inévitablement parler d’un autre visage de l’Italie, bien loin des fastes vénitiens ou des grandeurs romaines. Il s’agit d’un visage qui est attaché à un passé plus sombre et tourmenté lequel a mené ces régions à un abandon le plus total. Cette situation s’explique par un système féodaliste, celui des souverains de Naples, qui a vampirisé la région pendant des siècles à un point tel qu’elle resta jusqu’au milieu du XXe siècle une terre d’exil ou d’émigration. C’est d’ailleurs l’intégration récente de ces régions du sud de l’Italie au progrès et aux normes de l’Union Européenne qui fait qu’aujourd’hui ces régions déshéritées peuvent se vanter de posséder des endroits et un patrimoine magnifiques qui sont restés longtemps à l’écart du grand tourisme, protégés, et qui ne demandent qu’à être découverts.

L’une des personnes qui a su le mieux témoigner de ce qu’était le Mezzogiorno d’avant fut Carlo Levi, né le 29 novembre 1902 à Turin et mort le 4 janvier 1975 à Rome. À la fois homme politique, journaliste, peintre et écrivain, c’est surtout par cette dernière facette qu’il est connu du grand public, car il est l’auteur du très célèbre roman « Le Christ s’est arrêté à Eboli », publié par Einaudi en 1945. Ce roman sera traduit en français par Jeanne Modigliani (la fille du célèbre peintre) et publié chez Gallimard en 1948. En Italie, d’abord, le livre a eu un grand retentissement. Il a suscité des vocations d’ethnologues, provoqué des réactions politiques et des interventions des pouvoirs publics. Il a rendu visibles des réalités connues, certes, mais qui avaient été occultées par les autorités italiennes qui ont toujours vu ce Mezzogiorno comme une région faisant preuve d’une « infériorité » chronique de la part des habitants car, entre autres, rebelles au progrès et aux choix politiques de l’unification de l’Italie en 1861. Francesco Rossi fera de ce roman un film, sous le même titre, sorti sur les écrans en 1979, dans lequel le personnage de Carlo Levi est incarné par Gian Maria Volonté.

Origine et description de l’œuvre

En 1935, Carlo Levi, plutôt peintre à ce moment-là de sa vie, est « confiné » pendant un an, c’est-à-dire envoyé en résidence surveillée dans un petit village du sud de l’Italie à cause de ses activités politiques antifascistes. Son expérience est comparable à celle d’un Dostoïevski au bagne. Le peintre qui a une formation de médecin va être marqué à vie par son séjour dans la région la plus pauvre de son pays, la Lucanie (qui correspond à l’actuel Basilicate), et le récit qu’il en tire à la fin de la Seconde Guerre mondiale fait de lui un écrivain célèbre. Son témoignage, en apparence essentiellement descriptif, est pénétré par le sens pratique et fataliste des paysans, ce qui lui donne pratiquement l’allure d’un conte voire d’un récit évangélique.

Le titre de l’œuvre de Carlo Levi est trompeur. Il paraît à première vue annoncer une étape ignorée de la vie du Christ, qui donnerait lieu à un nouvel évangile. « Le Christ s’est arrêté à Éboli » signifie qu’il n’est pas allé au-delà de cette ville située au sud-est de Naples et qu’il a délaissé la région du Basilicate, située au bas de la botte. C’est du moins le sentiment qu’avaient les paysans de ces terres arides situées en marge de l’histoire, du temps et de la marche du monde.

Au mois d’août, le confiné passe d’un village à l’autre, de Grassano à Galiano, ce dernier plus retiré encore, au fond des vallées de Lucanie, au bout d’une route qui s’achève en son centre. Il découvre la population d’une petite société à l’organisation féodale, qui distingue très nettement les seigneurs des paysans. Les premiers l’immergent immédiatement dans leurs intrigues politiques – une piètre politique locale sous-tendue par des rivalités centenaires aggravées par la superstition. Parmi les seigneurs, il y a le podestat, représentant de l’autorité qui tient à merveille son rôle tout en voulant assurer le « confinato » de sa haute bienveillance. Également, il y a le malade imaginaire qui entend profiter des connaissances de son prisonnier. Mais aussi sa sœur, qui veut se servir de ses compétences en médecine pour soumettre ses ennemis et ainsi mettre un terme à des conflits multiséculaires; deux vieux médecins d’une incompétence qui aurait pu inspirer Molière; ou encore le curé don Trajella, lassé de chercher des moyens grâce auxquels sensibiliser ses ouailles trop frappées par le malheur pour croire en Dieu.

Quand il réussit à prendre ses distances avec les nobles du village, le peintre se trouve bientôt accaparé par les paysans qui viennent le consulter en tant que médecin, parce qu’ils sont blessés ou malades. Quand il ne soigne pas leurs mille maux, Carlo Levi trouve la solitude dans le cimetière du village. Mais son activité favorite consiste à peindre, sur la terrasse de la maison qu’il loue en haut du village ou dans le périmètre restreint qui lui est autorisé. Sa compagnie est alors constituée de son chien Barone, de sa bonne Giulia et d’une ribambelle d’enfants qui le suivent partout et observent ses gestes. Le quotidien de l’étranger est également habité par un « ange bossu », le postier qui cherche à faire échapper ses lettres à la censure, et un fossoyeur et crieur public qu’il compare à un enchanteur antique.

Les portraits de tous ses êtres – art que maîtrise Carlo Levi, en tant que peintre aussi bien qu’en tant qu’écrivain – mettent en évidence leur dimension pittoresque. Ils prennent en compte les légendes et l’histoire, lestée du poids de la mythologie qui ont façonné ces gens et leur histoire. Tous ces êtres humains sont pétris de magie, qu’ils soient hommes-loups, femmes-sorcières à la descendance innombrable, ou enfants qui partagent la condition des bêtes et choisissent les chèvres pour partenaires de jeu alors qu’elles sont l’incarnation du diable. Des gnomes, des esprits et une Madone au visage noir, à l’allure de paysanne mais à la puissance antique peuplent encore le quotidien de ces paysans. L’interpénétration du matériel et du spirituel, la confusion de toutes les dimensions du vivant font de ces êtres des personnages de conte et de leur misère un destin qu’aucun Petit Poucet n’est capable de braver. Bien loin de mépriser leurs rituels et leurs croyances, leurs sorts et leurs poisons, leur athéisme et leurs superstitions, le peintre et médecin s’y rend attentif et cherche même à les mettre à contribution pour mieux soigner ses malades. Ceux-ci, en retour, le dotent de pouvoirs magiques, font de lui un sauveur, un saint thaumaturge – un Christ, qui contrairement au fils de Dieu est venu jusqu’au fond du Basilicate pour soulager leurs peines et leur donner de l’espoir. La foi qu’ils placent en lui est telle qu’ils en viennent à retrouver l’élan révolutionnaire de leurs ancêtres brigands pour lui conserver le droit d’exercer la médecine.

Lucania 61 – par Carlo Levi

Mais plus encore que le caractère spectaculaire de ces personnages, c’est une profonde désolation qui se dégage de ses pages, à l’origine d’une mélancolie infinie. Carlo Levi ne transcende pas l’expérience vécue par l’écriture. Ses souvenirs de confinement s’apparentent à des carnets du sous-sol chargés de consigner l’ennui d’une vie sans joie, affligée par la misère et la résignation des paysans. Le paysage décrit paraît immuable, à peine modifié par l’alternance des saisons. Quelques événements viennent rompre la monotonie, tels que des guérisons, la visite de la sœur du confiné, les rares fêtes paysannes, la stérilisation des truies, les voyages exceptionnels accompagnés de gardes, la visite d’une troupe de théâtre, les célébrations de Noël ou le carnaval. L’isolement presque total du village avec le reste du monde et l’inertie qui le frappe au gré des mois l’extraient de tout contexte historique. S’il n’était parfois question de l’unique voiture du village ou des rêves nourris par l’exil aux États-Unis, aux antipodes parfaits de ces terres, le récit pourrait tout aussi bien se dérouler au XIXe siècle, ou au XIIe.

La vie de Carlo Levi après la Basilicate

Assigné à l’origine pour 3 ans en Basilicate il n’y restera qu’un an car il bénéficiera d’une grâce concédée à certains « exilés » après la prise d’Addis Abeba par les troupes italiennes en 1936. Levi quitte alors l’Italie pour la France où il restera jusqu’en 1941. De retour en Italie, il entre en résistance; en 1943, il adhère à un parti de centre gauche récemment formé et prend part à la direction de La Nation du peuple (La Nazione del Popolo) organe du comité de libération de la Toscane. Il est emprisonné de nouveau à Florence, mais libéré par l’arrestation de Mussolini.  Il trouve alors refuge chez Eugenio Montale (1896-1961, peintre et poète) et rédigera « Le Christ s’est arrêté à Eboli » de décembre 1943 à juin 1944. Chez Montale, il fait la connaissance de Umberto Saba dont la fille unique Linuccia, elle-même peintre et écrivain, devient sa compagne.

La vie de Carlo Levi va désormais se partager entre l’écriture (« Les mots sont des pierres : voyages en Sicile », « Tout le miel est fini : voyages en Sardaigne » ne sont que quelques titres parmi tant d’autres) et la peinture qui lui est essentielle. Cela signifie des expositions, mais aussi des commandes comme celle du panneau (18,5 m sur 3,20) qui deviendra « Lucania 61 » exécuté pour l’exposition Italie 61 montée à Turin pour célébrer le premier centenaire de l’unification de l’Italie.

Autre corde à son arc artistique, le journalisme. À Rome en 1945 Carlo Levi dirige L’Italie Libre (Italia libera) et il collabore avec La Stampa, quotidien turinois de diffusion nationale jusqu’à aujourd’hui. Ses articles représentent une part importante de son œuvre; beaucoup ont été publiés en volumes après sa mort.

Dans l’œuvre de Levi, picturale ou littéraire, la politique n’a jamais été bien loin. Celle-ci va finir par se rapprocher encore plus puisqu’en 1963, largement poussé par ses amis, il se décide à affronter les urnes pour un siège de sénateur, sous l’étiquette d’indépendant rallié au Parti communiste. Il est élu et réélu en 1968. Il assumera son mandat jusqu’en 1972. Lire Carlo Levi c’est découvrir un écrivain (un homme) profondément humaniste, profondément poète aussi, si tant est qu’être poète c’est révéler un pan ignoré du monde. Toute sa vie, Levi n’a eu de cesse de dévoiler, de rendre visible le monde autour de lui avec une admirable générosité.

Poésie, générosité ce sont là des mots qui définissent si bien l’œuvre artistique de Carlo Levi. Ces mêmes mots peuvent également s’appliquer à l’ensemble du Mezzogiorno italien. Ainsi qu’à sa population. C’est une région d’une beauté rare qui permet de faire un voyage au fil des temps sur fond de superbes paysages d’une infinie variété, baignés par une mer Méditerranée aux eaux bleues et cristallines. C’est tellement vrai qu’aujourd’hui cette ancienne terre de paludisme et de pauvreté nous fera affirmer plutôt que le Christ ne s’est pas arrêté à Eboli, il ne s’y est que reposé, un certain temps certes, avant de reprendre son Voyage plus au sud et continuer son œuvre magistrale! N’hésitez pas à choisir le circuit Voyages Lambert Mezzogiorno italien… vous risquez d’être agréablement surpris!


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