Un incontournable d’un voyage en Sicile : l’opera dei pupi

Par Jean Louis Fabaron, accompagnateur

La Sicile concentre tout ce qu’on peut rêver de découvrir dans un voyage : paysages fabuleux, gastronomie succulente, héritage culturel colossal. C’est à la découverte de l’un des aspects les plus merveilleux et pourtant les plus méconnus de celui-ci, un spectacle de marionnettes millénaire appelé l’opera dei pupi, que vous invite aujourd’hui Voyages Lambert.

Qu’est-ce que l’opera dei pupi ?

Assister à une représentation d’un spectacle de marionnettes, quelle drôle d’idée pour une agence qui met de l’avant l’émotion culturelle! C’est pourtant bel et bien dans le registre culturel que se situent ces spectacles hauts en couleur, car il s’agit d’une forme théâtrale traditionnelle que l’UNESCO a inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité en 2008.

Les pupi diffèrent des autres marionnettes par les pièces qu’elles interprètent, par leur mécanisme, leur style figuratif, leur organisation scénique et leur jeu. Leur apparence varie selon les régions. À Palerme, elles mesurent de 80 cm à 100 cm de hauteur et pèsent environ 8 kilos, alors que celles de Catane sont plus grandes (1,40 m.) et deux fois plus lourdes.  Leurs genoux sont articulés et un fil attaché à la tige de leur bras droit va de leur poing à la garde de leur épée, ce qui leur permet de dégainer celle-ci puis de la remettre au fourreau. De même ils ont un autre fil relié à la cuisse droite pour faciliter le mouvement balancé, facilitant ainsi le premier pas ou servant à exprimer la colère par une agitation de la jambe ou encore à mettre un genou à terre en signe de soumission.

De nos jours, un théâtre bien fourni compte une centaine de pupi. La moitié est constituée de soldats en armes de laiton, de cuivre ou de nickel, les autres représentent des rois, des dames et des prélats habillés de costumes d’étoffes. Il existe aussi beaucoup de marionnettes non humaines telles des chevaux, des lions, des chiens, des dragons, des démons, des anges. Les têtes de rechange sont également nombreuses et en changeant de bouclier ou de manteau on peut ressusciter les cadavres des scènes précédentes et en faire de nouveaux personnages. Ceux-ci évoluent devant des toiles de fond peintes avec un grand soin et représentant des châteaux, des campements, des villes fortifiées, des jardins, des forêts et des paysages divers.

Les thèmes sont principalement de longs cycles présentés par épisodes et fondés sur la littérature chevaleresque, notamment les aventures de Charlemagne. Toutefois le répertoire comprend également des vies de bandits, de saints, des événements historiques et des drames shakespeariens.

Un théâtre historique et populaire

Il est difficile de savoir quand a vraiment commencé l’opera dei pupi. Certains spécialistes estiment que le genre pourrait remonter aux marionnettistes grecs, car l’archéologie a trouvé la preuve que les marionnettes à tringle (celles dont la manipulation se fait au moyen de fils reliés à des tringles rigides positionnées au-dessus du personnage) étaient connues à Syracuse au Vème siècle avant J.-C. D’autres affirment que la genèse de cet art remonte à la période normande sicilienne en s’appuyant sur les relations évidentes qu’il y a entre les histoires proposées et les chansons de geste médiévales ; des poèmes, à l’origine transmis oralement puis mis par écrit, racontant l’histoire des croisades, celle des combats des Chrétiens menés par l’Empereur Charlemagne contre les Sarrasins ou encore celle des rébellions des barons  locaux contre leurs suzerains (« Morgante » de Luigi Pulci, « Orlando innamorato » de Matteo Maria Boiardo et « Orlando furioso » de Ludovico Ariosto).

Il est aussi intéressant de noter qu’à Liège et Bruxelles en Belgique il existe une forme théâtrale qui utilise les mêmes matières et marionnettes. Étant donné que les Flandres et l’Italie du Sud ont été sous la même domination espagnole au XVIe siècle, on peut aisément penser que les deux traditions ont une origine espagnole commune. Il est intéressant aussi de savoir qu’en Tunisie on trouve un « théâtre batailleur » où les Sarrasins sont les bons et les chrétiens les méchants.

Comme on peut l’observer ailleurs, dans sa gastronomie, son architecture ou même sa langue, la Sicile est le réceptacle des cultures les plus diverses.

Si les origines de cette forme artistique divisent, tout le monde est d’accord pour dire qu’au début du XIXe siècle ce genre de spectacle était largement répandu à Naples, dans les Pouilles et en Sicile.

Dès la première moitié du XIXe siècle une vague de publications voit le jour en Sicile qui compile et mêle les intrigues d’un grand nombre de poèmes organisant ainsi tout ce matériel qui était déjà celui des pupari (les marionnettistes) pour établir des scénarios manuscrits, lesquels pouvaient être complétés par des dialogues improvisés durant les spectacles. Les récits qui concernaient Charlemagne, Roland (Orlando) et Renaud (Rinaldo) furent les mieux accueillis, car ils étaient présentés par épisodes et pouvaient ainsi remplir une année entière de programmations.

Ce théâtre était particulièrement populaire auprès des classes pauvres, agitées par le nationalisme italien naissant et les très fortes tensions sociales qui déchiraient la région. Les paladins médiévaux incarnent ainsi les espoirs, les luttes, les victoires et les défaites des spectateurs eux-mêmes. Le thème de l’injustice ou de la trahison des puissants, contrées par la révolte de quelques héros, touche le public au cœur. En montrant de la haine pour les mauvais et de l’admiration pour les héros, on exprime sa propre position sur les enjeux du moment.

Une pièce de l’opera dei pupi moderne

Au début des années 1950, la télévision et le cinéma bon marché commencèrent à concurrencer ce théâtre de marionnettes et l’opera dei pupi n’aurait probablement survécu que dans des spectacles pour touristes si l’Association pour la Conservation des Traditions populaires ne s’était donnée pour tâche de préserver non seulement le métier, mais aussi les objets et les techniques. Ont ainsi été sauvés la méthode de construction des marionnettes, l’art de les manier, etc. Ce qu’il ne fut pas possible de conserver, ce furent les longues séries d’épisodes, le public d’antan avait en effet été remplacé par des écoliers et des touristes, désirant une action rapide et ne souhaitant pas (ou ne pouvant pas) revenir jour après jour. Les marionnettistes inventèrent alors des histoires pour une seule représentation, synthétisant les épisodes les plus appréciés. Ces versions modernes ne sont pas improvisées, comme c’était les cas dans les cycles longs, mais organisées de manière à permettre aux pupari de travailler rapidement, et de montrer en une seule fois autant d’illusions scéniques que possible : le magicien appelant les démons, les batailles contre les dragons, etc…

Il ne reste plus que quelques dizaines de pupari, presque tous des descendants des vieilles familles de marionnettistes, et ils ne donnent pas régulièrement des spectacles. Beaucoup gagnent leur vie autrement, mais sont toujours prêts à donner un spectacle ou à aider une réalisation lorsque l’occasion se présente. Cela signifie que le nombre de théâtres change continuellement selon les évolutions culturelles et économiques. Tantôt on observe une demande accrue de la part des écoles et des organisations touristiques et le nombre de théâtres augmente, tantôt une crise apparaît et leur nombre diminue. La classification par l’UNESCO devrait aider, mais pour l’instant son influence reste limitée.

Assister à spectacle de l’opera dei pupi a quelque chose d’intemporel, car c’est une forme artistique qui semble nous venir tout droit du Moyen-Âge et qui n’a jamais cessé d’exister depuis lors. Au-delà du plaisir de contempler les couleurs chatoyantes des costumes, de s’étonner de la dextérité des marionnettistes ou même de rire de bon cœur de l’aspect burlesque des intrigues, il donne le sentiment presque rassurant de s’intégrer à une longue chaîne de spectateurs qui ont ressenti les mêmes émotions depuis l’aube du monde. Il serait dommage qu’une telle forme d’art disparaisse avec la frénésie de ce début de XXIe siècle. Aussi participons-nous à la sauvegarder en incluant une représentation de ces fameuses pupi dans chacun de nos circuits en Sicile.

#Sicile #Pupi #Palermo #VoyagesLambert #Italie #ÉmotionCulturelle

Faites d’autres découvertes

© Voyages Lambert - Tous droits réservés 2021 / Site web par Elefen / Mise à jour 2021-08-03