Moïse et l’exode du peuple hébreu :
Histoire ou mythe?

Par Éric Bellavance, accompagnateur

Le récit de la sortie d’Égypte par Moïse et le peuple hébreu fait partie des épisodes bibliques les plus célèbres. Qui n’a jamais entendu parler des terribles plaies s’abattant sur le royaume de Pharaon ou de la mer Rouge s’écartant pour laisser passer les Juifs en fuite? De la traversée du désert jordanien, où ceux-ci auraient passé 40 années avant de finalement arriver au mont Nébo, où Moïse serait mort en contemplant la terre promise qu’il ne pourrait finalement jamais habiter ? Or, cette histoire, qui couvre trois destinations phares de Voyages Lambert au Moyen-Orient, soit l’Égypte, Israël et la Jordanie, peut elle être qualifiée d’historique? Sans que chacun de ses épisodes soit véridique, le peuple hébreu est-il vraiment parti d’Égypte à un moment ou à un autre? Rien n’est moins sûr.

 

Le récit biblique de l’Exode

On ne saurait toutefois minimiser l’événement « Exode », c’est-à-dire la sortie d’Égypte, qui représente le moment fondateur du peuple juif. En effet, on peut dire que, selon le récit biblique à tout le moins, l’histoire d’Israël commence véritablement avec la sortie d’Égypte. Le livre biblique de l’Exode nous raconte comment Moïse est mandaté par Dieu, après que celui-ci ait vu la misère de son peuple devenu esclave en Égypte, pour le libérer. Selon le texte biblique, après avoir passé environ 400 ans en Égypte, le peuple hébreu se serait multiplié au point de devenir une menace. Un nouveau Pharaon, dont le nom n’est pas donné, devient inquiet de la puissance et du nombre des Israélites (Ex 1, 9). Il décide alors d’en faire des esclaves et de les utiliser pour construire deux villes : Pitom et Ramsès. Dieu (YHWH) intervient alors auprès de Moïse, un enfant juif élevé à la cour royale égyptienne puis exilé. C’est l’épisode du Buisson ardent. Mais ses demandes au Pharaon sont ignorées et des catastrophes de plus en plus graves s’abattent sur l’Égypte : eaux du Nil changées en sang, pluie de grenouille, ténèbres, etc. Les Israélites sont finalement libérés ou chassés et quittent l’Égypte depuis Ramsès, pourchassés par un Pharaon finalement pris de regret et qui finira englouti par les eaux de la mer Rouge. Après avoir célébré leur liberté en adorant une statue de veau d’or, les anciens esclaves sont cependant condamnés à une errance de 40 années dans le désert, avant d’atteindre le pays de Canaan (Israël, la Palestine et le Liban modernes) et de s’en emparer par la force.

 

Problèmes d’historien : qui est le Pharaon de l’Exode et quand l’Exode a-t-il eu lieu ?

Ce récit si célèbre a entraîné nombre de recherches et de publications savantes. Divers éléments d’autres passages de la Bible se sont en effet révélés précieux pour les historiens dans les dernières années, plus qu’on avait pu le croire dans la seconde moitié du XXe siècle.  Et même si, dans le cas de l’Exode,  le texte biblique est avare de détails et contient nombre d’épisodes peu probables, il mentionne néanmoins des éléments que certains spécialistes considèrent comme un noyau historique : le nom de Moïse pourrait être une déformation d’un nom égyptien (Thoumès); des peuples sémitiques, un groupe linguistique très présent dans le Proche-Orient dès le IIe millénaire avant J.-C., apparaissent dans différents documents égyptiens du XVIIIe au XIIe siècle, que ce soit comme maîtres d’une partie du delta du Nil (les Hyksôs) ou comme travailleurs plus ou moins volontaires dans des temples (Shasou et Apirou); des documents égyptiens parfois datés de cette même période (stèle de la tempête et papyrus d’Ipou-Our) mentionnent des catastrophes comme le Nil changé en sang ou les esclaves se rebellant contre leurs maîtres. Mis bout à bout, ces éléments apparaissent parfois solides. On en tire des documentaires parfois convaincants.  Mais ils ne résistent pas à l’analyse poussée, ni même à des questions de base.

D’abord, qui était le Pharaon de l’Exode, et donc à quelle époque faudrait-il placer cet épisode? La ville de Ramsès est possiblement la ville de Pi-Ramsès, construite (ou reconstruite) à l’époque du Pharaon Ramsès II (1290-1224 avant J.-C.). Celui-ci est l’un des plus grands pharaons de la longue histoire de l’Égypte antique. Si vous avez déjà visité l’Égypte, ou lorsque vous la visiterez pour la première fois, vous verrez : il est partout. Ou presque! Du nord au sud, de Memphis à Abou Simbel. Vous pourrez même lire son nom sur des statues qui ne lui appartiennent pas! Tout un personnage que ce Ramsès… Toujours est-il qu’à partir de ce nom, plusieurs historiens et biblistes situent l’Exode entre 1300 et 1200, plus précisément sous le règne du pharaon Ramsès II.

Autre problème; le nombre d’Israélites qui serait sorti d’Égypte. Dans la Bible (Ex 12, 37) on parle de 600 000 hommes et on ajoute : « sans compter les enfants »! Et il semble également que les femmes ne soient pas incluses dans le compte. Supposons que chaque famille avait au moins deux enfants : on parlerait donc de plus de 2 000 000 personnes ! C’est l’équivalent de la ville de Montréal en 2021 et de la moitié de la population totale supposée de l’Égypte à cette époque… On peut donc penser que les chiffres ont été gonflés pour insister sur l’ampleur de l’événement. S’il y a bel et bien eu Exode, il faut sans doute revoir les chiffres à la baisse. Mais quand bien même on parlerait de quelques milliers d’individus, il faut aussi savoir que les Égyptiens exerçaient un contrôle très serré de leur frontière orientale, la seule qu’ils aient à défendre. En effet, la frontière entre Canaan et l’Égypte était étroitement surveillée. Des registres détaillant les mouvements de population et même certaines entrées ou sorties individuelles sont même parvenues jusqu’à nous! Or, ni dans ces registres frontaliers, ni dans les milliers d’autres documents liés à l’administration de l’Égypte du IIe millénaire, on ne retrouve la trace d’un peuple qui pourrait correspondre aux Israélites de l’Exode.

Même en admettant que les Égyptiens aient oublié d’en parler, ce qui est peu probable, il est encore plus improbable qu’un groupe de cette taille ait pu échapper au contrôle égyptien à l’époque de Ramsès II (ou de tout autre pharaon à l’époque du Nouvel Empire (1550-1070 avant J.-C.). Cette période correspond en effet au sommet de la puissance l’Égypte antique, en particulier entre le XVe et le XIIIe siècle.  C’était alors la plus grande puissance du monde. Il y avait des forteresses partout, de l’Égypte au pays de Canaan, même dans le désert! Nous visitons d’ailleurs les restes impressionnants de l’une d’entre elles à Beït Shean, dans le nord-ouest d’Israël.  Sur place, des stèles appartenant aux pharaons Séti 1er, le père de Ramsès II, et à Ramsès III, son fils y ont été retrouvées. Comment les Israélites pourraient-il avoir fui le pouvoir du Pharaon… dans un territoire se trouvant sous son emprise! Parlant de Ramsès II : s’il est bien le « pharaon de l’Exode » nous avons un autre problème. Or, Ramsès II n’est pas mort noyé avec son armée… Ni aucun autre pharaon, par ailleurs. Selon les sources égyptiennes du moins.

Autre problème historique et archéologique : après avoir échappé aux troupes du Pharaon, les Israélites sont maintenant libres. Mais ils vont rester 40 ans dans le désert. Et ce, sans laisser de traces ! Des centaines de milliers d’individus, vivant à peu près au même endroit, pendant 40 ans, devraient laisser des traces. Mais rien ! Aucune trace non plus de l’arrivée soudaine d’un groupe important dans l’actuel territoire d’Israël au cours du IIe millénaire. Il faut toutefois être conscient que ces événements se seraient déroulés il y a plus de 3000 ans et qu’il est possible que certains vestiges archéologiques soient toujours enfouis sous le sable. On continue donc à chercher.

Alors, est-ce à dire qu’il n’y a rien d’historique derrière le récit de l’Exode? On peut difficilement penser que ce récit a été inventé de toute pièce. Est-ce que le récit a été embelli et romancé, pour en faire une saga nationale, un récit fondateur ? C’est probablement le cas. Est-ce que l’absence de preuves historiques et archéologiques remet en question la valeur de ce récit? Pas du tout! Par exemple, ce récit est toujours au cœur de la fête de Pessah (la Pâque juive) où l’on célèbre en famille la libération du peuple. Le récit de l’Exode a aussi servi à plusieurs mouvements de libération nationale en Amérique latine et en Afrique au 20e siècle. Il s’agit d’un récit intemporel qui suggère que la quête de la liberté est toujours possible, même quand celle-ci semble inatteignable. Alors, si un jour vous êtes au sommet du mont Nébo en Jordanie, plutôt que de vous demander si l’Exode a eu lieu ou non, profitez plutôt du moment pour penser à l’influence immense que ce récit a eu sur l’histoire de l’humanité.

 

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