La culture Ndebele, une histoire, un art

par Jean Louis Fabaron, guide-accompagnateur

Il y a tant à découvrir et à savourer en Afrique surtout lorsqu’on s’intéresse légitimement aux choses à la fois étranges et magnifiques qui ont miraculeusement été épargnées par le passé colonial et post colonial du continent. C’est l’une des missions des circuits de Voyages Lambert sur tout le continent africain et plus particulièrement en Afrique du Sud avec nos deux circuits que nous avons très justement sous titrés Entre Nature et Culture ou encore Virée inoubliable chez la nation arc-en-ciel. Au cours de ces deux voyages, et parmi les innombrables points d’intérêt que nous vous faisons découvrir il y a dans les environs de Pretoria, un moment privilégié au cours duquel on souhaite vous initier aux arcanes de la culture Ndebele, un incontournable de l’Afrique du Sud. Alors quand on parle de culture et d’art Ndebele, à quoi fait-on référence exactement?

Qui sont les Ndebeles?

Le peuple Ndebele est une ethnie minoritaire en Afrique du Sud, comptant environ 400 000 membres. On les rencontre aujourd’hui dans la région de Middleburg et dans celle du Transvaal oriental. C’est une culture qui a obtenu, à force de luttes, une reconnaissance internationale et ce grâce à leurs coutumes et expression artistique uniques au monde. Ne serait-ce que pour donner un exemple, un grand nombre de femmes Ndebele portent plus de 20 kg de bijoux sur elles en permanence, lesquels sont principalement réalisés avec des perles colorées. Quant à leurs costumes et leurs maisons ils sont reconnaissables entre mille à leurs couleurs très vives.

Ndebele Afrique du sud

Les Ndébélés appartiennent à l’ethnie bantoue. Leur peuple se divise en 4 sous-catégories, dont les Ndzundza et les Manala qui habitent dans la région de Mpumalanga. Autrefois, ils étaient l’un des peuples les plus puissants de tout le pays grâce à leur armée de combattants valeureux. Après de nombreuses batailles gagnées contre les ethnies ennemies, une défaite contre les Boers à la fin du XIXe siècle les a contraints à abandonner leurs nombreuses terres.

Le peuple Ndebele fait partie de l’une des plus grandes richesses culturelles d’Afrique du Sud et il faut dire que c’est surtout leur art architectural qui les a rendus célèbres. Ce sont les hommes qui construisent les maisons avec des matériaux naturels trouvés dans leur environnement, des branchages, de la boue séchée, des troncs d’arbres et de l’argile. De forme rectangulaire, la maison se constitue d’un mur d’enceinte, d’une cour en façade et d’une partie couverte. Une autre pièce extérieure sert aux activités annexes comme la cuisine, les rencontres, le lavage du linge. Une fois bâtie, la maison est ensuite décorée par les femmes du village avec des motifs géométriques. Ce décor mural réalisé sur ces habitations montre une composition surprenante de larges aplats de couleurs vives et contrastées, inscrits dans une géométrie rigoureuse soulignée par d’épais traits noirs. En fonction des couleurs et des dessins on peut même savoir si la femme qui a réalisé le décor est mariée, célibataire ou mère ainsi que la classe sociale de sa famille. Ce sont ces peintures murales qui expriment entre autres l’identité des Ndébélés. Chaque étape de la vie d’une famille y est retranscrite avec ces motifs aux couleurs vives. Certains villages ouvrent leurs portes aux visiteurs, dont ceux que choisissent Voyages Lambert, et l’on peut ainsi voir de plus près leurs maisons traditionnelles. Ces moments sont aussi d’ailleurs une occasion privilégiée pour rencontrer ces gens et pour découvrir aussi au passage leurs danses et leurs chants traditionnels.

Maison Ndebele Afrique du sud

Histoire d’une identité

 En Afrique du Sud, et ailleurs dans le monde, la brusque notoriété de l’art Ndebele, dès la fin des années 1970, a suscité plusieurs études d’anthropologues, d’historiens et d’historiens qui se concentrèrent sur l’analyse de leurs peintures murales (Bruce 1976; Schneider 1985), de leurs perlages (Priebatsch & Knight 1978; Levy 1989) et de leur histoire identitaire (Delius, 1989; James 1990). L’ensemble de ces travaux a permis de découvrir que ces caractéristiques tribales ont une origine récente et une aire d’expression relativement limitée. Les témoignages de peinture murale d’un style propre aux Ndebeles ne remontent pas au-delà des années 1940, tandis que le foyer d’émergence ne concerne qu’une partie de la population Ndebele, principalement celle qui appartient au groupe « Ndzundza ». Certains ouvrages iront jusqu’à dénoncer injustement une motivation essentiellement touristique et commerciale, soutenue par Pretoria. Il est néanmoins évident que l’histoire de la formation culturelle dite « Ndebele » est beaucoup plus ancienne, marquée par des périodes d’unification, de décomposition et de recomposition et c’est que maintenant nous allons essayer de démêler.

Les origines

Certaines traditions orales recueillies (gravitant essentiellement autour de la généalogie royale des deux factions principales, celle des Manala, et surtout celle des Ndzundza), s’accordent à dire que les ancêtres de ceux qui s’appelleront plus tard les Ndebeles sont originaires du Natal. Leurs histoires, presque légendaires, racontent qu’ils seraient partis d’un lointain pays du Nord fuyant dans les années 1820 les convoitises de Chaka (Chaka Zulu) sur leur bétail. Ce faisant ils entrèrent en contact avec diverses autres cultures qui occupaient déjà la région où ils se déplacèrent. D’autres versions, qui remontent plus longtemps en arrière, disent que ce sont des querelles de succession au cours du XVIe siècle qui provoquèrent la séparation en deux des ancêtres des Ndebeles. Certains partirent vers le Nord des régions d’origine tandis que d’autres se dirigèrent vers le Sud-Est. Quelque-soit la version, par la langue qu’ils parlent, il est certain qu’ils se rattachent à la famille des populations de langue nord-Nguni, Zulu et Swazi; des populations qui occupent les régions situées dans la partie nord-orientale de la chaîne montagneuse du Drakensberg.

Les groupes qui migrèrent vers le Nord finirent par adopter les langues locales, tandis que les communautés qui partirent vers le Sud-Est, les Manala et les Ndzundza, continuèrent de pratiquer leur langue, l’isiNdebele. Cette situation explique la distinction, en Afrique du Sud même, entre Ndebele du nord (Northern Ndebele) et Ndebele du sud (Southern Ndebele). Pour les Ndebeles du Sud, et surtout la branche des Ndzundza, l’un des évènements les plus importants d’une histoire faite de périodes de déclin et de renouveau sera la confrontation avec les colons Boers.

La confrontation avec les colons boers

Au début du XIXe siècle, les Ndzundza, réunis sous l’égide du roi Mabogo (qui accèdera au pouvoir à partir de 1839) parviennent à retrouver une stabilité et un certain prestige, surtout grâce à l’accroissement de leur bétail, lequel était la principale source de richesse de la région en ces temps. Mabogo établit sa capitale, KoNomtjharhelo, à l’endroit le plus escarpé des montagnes Steelpoort surplombant la rivière du même nom, près de l’actuel Roossenekal. Le site comprenait en outre tout un réseau de grottes profondes difficiles d’accès. Le choix de créer une capitale sur une hauteur rocheuse a toujours été assez courant chez beaucoup de peuples car de tels sites ont toujours fait leurs preuves. Dans le cas des Ndebele/Ndzundza ils pouvaient non seulement tenir tête aux invasions des divers groupes rivaux locaux, mais aussi aux Boers.

À partir des années 1850, les familles boers furent plus nombreuses à s’installer dans le Transvaal. Elles avaient pris possession de vastes territoires, entre l’Olifant et le Steelpoort, pour y installer des fermes. Les Ndebele/Ndzundza étaient alors identifiés comme le peuple de Mapoch, par déformation du nom du chef Mabogo. Les relations entre les colons boers et les Ndzundza se détériorèrent progressivement, souvent à cause de vols de bétail, mais plus profondément pour des raisons politiques et économiques liées au contexte de la consolidation de la République du Transvaal (Zuid Afrikaanische Republiek – ZAR), fondée en 1852. Les Afrikaners percevaient le « royaume de Mapoch » comme une menace potentielle susceptible de nuire à la viabilité et à l’image de leur République. Les Ndzundza refusaient de travailler sur leurs fermes, n’attachaient aucune valeur à l’idée que leur territoire faisait partie de leur République, et n’avaient aucun respect pour l’impôt sur les huttes que ce gouvernement avait institué.

La tension s’aggrava avec l’arrivée au pouvoir du roi suivant Nyabela, farouche défenseur des traditions et des intérêts de son peuple. En 1882, sa capitale était devenue une véritable forteresse habitée par près de 8000 personnes car après avoir résisté à plusieurs attaques, elle était considérée comme imprenable. L’événement qui précipita le déclin et la perte du royaume Ndzundza eut lieu en août de cette même année, lorsque Nyabela donna asile à Mampuru, un chef fugitif de la culture Pedi qui avait comploté dans le but d’usurper le trône et fait assassiner le chef suprême des Pedi – lequel avait malheureusement pour les Ndebele la faveur des Boers. Ces derniers le réclamèrent, appuyés par une majorité de Pedi, et, bien sûr, Nyabela refusa, au nom du respect des règles d’hospitalité. Le refus de remettre Mampuru fut perçue comme une atteinte inadmissible à l’autorité et à la souveraineté de la Zuid Afrikaanische Republiek. Il fut décidé d’en finir avec la puissance des Ndebeles.

monument trek boers

De la soumission à la reconquête d’une identité

La guerre entre les Boers et les Ndebele de Nyabela est assez bien connue, tant par les recueils de tradition orale que par les archives du Transvaal. En 1882, environ deux mille Boers, appuyés par un large contingent de Pedi, s’avancèrent et tentèrent à plusieurs reprises de prendre la forteresse, mais les Ndebeles retranchés dans les grottes et les éboulis rocheux résistèrent à tous les assauts. Le commandement afrikaner fit usage de dynamite et instaura un siège qui dura près de neuf mois, au terme desquels les Ndebeles se rendirent. Cet épisode est l’un des plus célèbres de l’histoire de ce peuple. Il est raconté de génération en génération et donne lieu tous les ans à une cérémonie commémorative sur le site tragique. Mampuru fut exécuté par pendaison et Nyabela ainsi que sa famille et ses plus proches conseillers se virent condamnés à la prison à vie. Les autorités de la ZAR confisquèrent toutes leurs terres et les partagèrent entre les Boers qui avaient participé au conflit. La communauté Ndebele/Ndzundza fut condamnée à travailler sans compensation pendant cinq ans sur les fermes blanches et se trouva dispersée un peu partout. Une longue période creuse commença alors, sur laquelle on sait peu de choses. Néanmoins elle est déterminante pour comprendre les processus de reconquête identitaire et l’émergence d’une esthétique particulière.

Après les cinq années de travaux forcés, les Ndebeles de la fraction Ndzundza continuèrent en majorité à travailler et à vivre sur les fermes blanches. Une loi de 1887, celle sur les “Squatters”, leur interdisait de s’installer en grand nombre sur un territoire inoccupé si bien qu’au début du XXe siècle, aucune réserve ne fut prévue pour eux. Longtemps, les Afrikaners gardèrent une attitude hostile envers les Ndebeles, probablement pour deux raisons essentielles. D’une part, ils voulaient éviter de courir le risque de les voir recréer une nouvelle puissance et, surtout parce que les fermiers voyaient d’un mauvais œil le départ de cette main-d’œuvre qu’ils avaient pris l’habitude d’exploiter à bon compte.

Malgré ces contraintes, les Nzundza parvinrent à rétablir des réseaux et à maintenir de façon plus ou moins clandestine une unité. C’est ainsi que le frère de Nyabela, Matsitsi, qui parvint, semble-t-il, à s’échapper de prison, informa les divers groupes Ndzundza qu’il avait été investi des pouvoirs royaux par Nyabela lui-même. Matsitsi réactiva certaines institutions fondamentales, notamment les wela ou écoles d’initiation qui avaient lieu tous les quatre ans, et il institua un pèlerinage annuel sur le lieu de la défaite des Ndzundza. Ces deux manifestations, que l’on peut qualifier de « culturelles », jouèrent un très grand rôle dans la régénération d’un sentiment identitaire commun. Après le retour de Nyabela, relâché en 1903, la famille royale tenta plusieurs fois d’acquérir une ferme pour établir une petite base mais ce n’est qu’en 1922 que leurs efforts aboutirent en se concrétisant par l’achat d’une ferme à Weltevreden.

À préciser qu’en parallèle, et c’est important à savoir pour le contexte de nos visites, qu’à ces mêmes époques, la fraction Manala du peuple Ndebele, non impliquée dans le conflit que nous venons d’évoquer, s’était installée depuis 1873 à Wallmannsthal, à environ 30 km au nord de Pretoria, auprès de la mission protestante de Berlin. Son rôle dans l’émergence de l’esthétique ndebele contemporaine reste difficile à déterminer, mais c’est cependant parmi elle que le linguiste et ethnologue sud-africain N. J. Van Warmelo (1904-1989) effectua ses enquêtes ethnographiques en 1930. Les clichés qu’il prit attestent de l’usage de nombreux accessoires de perles blanches ainsi que du port d’une couverture à larges bandes de couleurs, caractéristique du vêtement traditionnel que portent encore les femmes Ndebeles aujourd’hui.

Les Ndebeles durant l’ère de l’Apartheid et après.

Lorsque se mirent en place les homelands, dans les années 1950, les chefs traditionnels tentèrent de négocier la création d’un bantoustan pour les Ndebeles, mais sans résultat. Les Ndebeles résidant dans les townships de la banlieue de Pretoria essayèrent de se manifester à leur tour. Plus tard dès le début des années 1960, certains s’indignaient de l’absence de l’isiNdebele dans les émissions radiophoniques réservées aux communautés de langue bantoue. En 1965, ces mouvements de protestation prirent corps avec la création du « Ndebele Ethnic Group » qui tenait régulièrement des assemblées à Atteridgeville, dans la banlieue de Pretoria. Cette association s’agrandit très vite. Elle se restructura deux ans plus tard et fut rebaptisée « Transvaal National Ndebele Organisation » (TNNO). Ses leaders affichèrent explicitement leur désir de créer une nation ndebele séparée. Pour Pretoria la volonté était néanmoins de voir les Ndebeles se fondre dans les homelands officiellement créés.

Déjà, quelques chefferies traditionnelles, comme celle des Manala, s’étaient placées sous la tutelle du Bophuthatswana, une réserve « ethnique » constituée de fractions multiples, attribuées en théorie à la culture Tswana. À la fin des années 1960, les conférences organisées par la TNNO rassemblèrent plusieurs milliers de personnes qui exigeaient sans détour le droit à une existence séparée et réclamaient un homeland. C’était une situation particulièrement paradoxale car, à ce moment-là, la politique du développement séparée était dénoncée dans le monde entier. Face à cela, les Ndebeles faisaient figure de cas unique en représentant la seule communauté noire d’Afrique du Sud qui semblait adhérer à cette politique, au point de contredire l’opinion internationale. Or, Pretoria restait sourde à leurs revendications. En 1967, la chefferie Ndzundza fut ainsi obligée de se placer sous l’autorité administrative du Lebowa, un bantoustan censé regrouper diverses populations de langue sotho comme celle des Pedi.

Au terme de multiples épisodes et rebondissements des tractations se firent entre Pretoria et la TNNO pour aboutir à la création du KwaNdebele, un territoire enfin sous autorité Ndebele. Cela put se concrétiser par l’addition progressive de morceaux de territoires que le gouvernement acheta, à partir de 1974, autour de la ferme de Weltevreden. Les Ndzundza reçurent le statut d’autorité régionale, à la tête de laquelle fut désigné S.S. Skosana, principal leader du TNNO. Le KwaNdebele fut proclamée officiellement en 1977. Deux ans plus tard, il était doté d’une assemblée législative et, en 1981, Pretoria accorda au KwaNdebele le statut de territoire autonome. Mais l’évolution s’avéra trop rapide. Pretoria et les autorités du KwaNdebele prévoyant l’indépendance de ce territoire pour 1985. Le processus n’alla pas jusqu’à ce terme, entre autres en raison de son rejet par une grande partie de la population.

Presque trois décennies plus tard, on peut se demander ce qu’il advient des Ndebeles. L’ancien bantoustan KwaNdebele, où étaient concentrés les Ndebeles, n’existe plus et ces derniers vivent pour la plupart dans les actuelles provinces de Gauteng et de Mpumalanga. Une affaire à suivre toutefois.

Émergence et développement du style Ndebele

Tous ces événements se révèlent essentiels pour comprendre la naissance de l’expression artistique si particulière des Ndebeles. Il est important de préciser que par rapport aux autres populations sud-africaines comme les Zulu, les Basutos ou les Pedi, les Ndebeles n’eurent que peu de contacts avec les Britanniques. En effet en étant en quelque sorte absorbés par les nombreuses fermes blanches, propriétés des Boers ils furent ainsi véritablement isolés du reste du monde.

Les premiers auteurs à s’être intéressés à la langue et à la culture des Ndebeles étaient des afrikaners. La plupart d’entre eux, comme H. C. M. Fourie (1921) et P. Becker (1979), vécurent sur des fermes qui employaient des Ndebeles, ce qui leur permit d’apprendre l’isiNdebele et de nouer des relations privilégiées avec eux. De même, on attribue à Meiring, un universitaire et architecte afrikaner, les premiers clichés de peintures murales de style ndebele moderne, photos qu’il prit en 1945, dans des habitations situées sur la ferme d’Hartebeesfontein, propriété d’un Afrikaner. C’est dans cet endroit que les femmes de cette famille, connue sous le nom de Msiza, expérimentèrent un nouveau style de peinture pour se distinguer des communautés environnantes, et développèrent par la suite le recours aux couleurs vives des premières peintures industrielles, ceci au fur et à mesure de leur accessibilité.

Hartebeestfontein est donc aujourd’hui considéré comme le lieu de naissance de la peinture murale moderne des Ndebeles. Quelque dix ans avant Meiring, Duggan Cronin, un autre photographe qui était passé dans la même région, n’avait rien photographié de semblable. Très vite Hartebeestfontein attira quelques chercheurs sud-africains ainsi que des touristes qui n’hésitaient pas à acheter des objets d’artisanat. Les prototypes de peinture murale furent adoptés par d’autres groupes ndebeles se diffusant par les réseaux féminins. L’exemple fut suivi par beaucoup de familles qui connaissaient plus ou moins l’attrait exercé par les habitations peintes d’Hartebeestfontein sur les Blancs. Exécutées principalement pour fêter le retour d’initiation des jeunes hommes, ces peintures murales devinrent très vite des marqueurs identitaires, visibles de loin dans le paysage, encourageant et consolidant ainsi l’unité culturelle des Ndebeles.

Après la publication de plusieurs articles ainsi que celle des photos de A. L. Meiring en 1955, il y eut un intérêt grandissant de la part des Blancs. À la mort du propriétaire de la ferme d’Hartebeestfontein, l’avenir du site fut menacé. A. L. Meiring, partisan du Parti National Afrikaner et donc soutien de la théorie du développement séparé, sous couvert de la « Government’s Tourist Authority », réussit à faire transplanter tous les habitants de la ferme à environ trente kilomètres au nord-ouest de Pretoria, à Klipgat, au sein d’un territoire qui sera plus tard attribué au Bophuthatswana. Inauguré en 1953, le nouveau site fut appelé KwaMsiza, d’après le nom du chef de la communauté. Il devait fonctionner comme un village pour touristes et fut qualifié de « Village Traditionnel Ndebele ».

En 1971, un autre site consacré à l’art et à l’artisanat ndebele fut aménagé. Les services des musées provinciaux du Transvaal transformèrent l’ancienne mission allemande de Botshabelo, dont nous parlions précédemment, en un village-musée traditionnel illustrant l’histoire de l’architecture peinte et exhibant les diverses productions artisanales des Ndebeles. Des jeunes filles ndebeles furent recrutées pour exécuter les peintures murales, dont Esther Mahlangu (née en 1935), qui y travailla jusqu’au milieu des années 2000. La dimension touristique était clairement exprimée et le musée servit de support à des publications destinées au grand public. La création du musée de Botshabelo ainsi que l’inauguration en 1970 du monument commémorant la guerre de 1882-1883 ont marqué le changement de position du gouvernement de Pretoria vis-à-vis des Ndebeles, et ce essentiellement pour des raisons géopolitiques.

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Un art de synthèse et d’innovations

Durant les décennies de mobilisation en faveur de leur reconnaissance identitaire, les Ndebeles ont réussi à construire finalement une image originale d’eux-mêmes. C’est un processus dans lequel leurs productions matérielles et artistiques ont joué un rôle majeur, en tant que marqueurs culturels. Dans le contexte particulier de l’apartheid, elles se sont révélées d’une efficacité sans doute plus importante que la langue. Face au refus de dialogue par Pretoria, la démonstration par l’image s’avéra être la stratégie la mieux adaptée pour affirmer les revendications identitaires. Les peintures murales et les travaux de perlage aux couleurs vives et contrastées ont largement contribué à donner l’impression que les Ndebeles étaient radicalement différents des autres cultures et que leurs « traditions » étaient si distinctes qu’elles prouvaient l’existence d’une originalité qui méritait d’être sauvegardée et protégée.

Les femmes ndebeles ont sans doute compris que leur survie dépendrait de leurs capacités d’adaptation, et celle-ci s’est traduite en termes de surenchérissement de certaines pratiques qui existaient déjà, au sein de leur communauté même, ou chez les autres sociétés d’Afrique du Sud. Il a été maintes fois souligné que l’ancienneté des techniques de peinture murale relevait davantage des communautés de langue sotho-tswana, tandis que les techniques de perlage, à base de petites perles en pâte de verre d’importation occidentale, semblaient avoir été tôt maîtrisées et exploitées par les sociétés de langue nguni. En ce sens, on peut dire que l’art des Ndebeles constitue une forme de synthèse de ces deux mondes culturels. En même temps, cette vision serait réductrice car elle occulte des aspects novateurs, propres aux Ndebeles. Si l’on sait que dans le cas des sites de Msiza et de Botshabelo, la peinture était fournie par le gouvernement, peu de renseignements existent sur l’origine et la nature exacte des premières peintures industrielles utilisées par les femmes ndebeles, notamment à Hartebeestfontein. Tous les auteurs évoquent par la suite l’utilisation de peintures modernes et « acryliques » sans donner davantage de précision. La peinture acrylique ayant été inventée et commercialisée aux États-Unis dans les années 1930, il semble donc que les femmes ndebeles ont fait preuve d’une très grande réceptivité par rapport à ce nouveau médium, lequel n’a été commercialisé à grande échelle qu’à partir des années 1960. De plus, elles firent acte de pionnières en faisant de cette peinture de bâtiment un moyen d’expression artistique. Ces nouvelles recherches sur la nature et l’usage de ces peintures contribuent également à nuancer l’idée que les femmes ndebeles ne peignirent que dans un but décoratif supposé plaire au touriste.

La mise en place du style ndebele fut précédée d’une longue pratique de peinture à la main et d’enduits à base d’ocres, de bouse de vache et de charbon. Ces substances étaient appliquées sur le sol, les murets et les parois des huttes rondes, par la suite remplacées par des habitations rectangulaires. Il apparaît que l’époque du passage de l’ocre à l’acrylique a plutôt été une période d’exploration et d’expérimentation de ces deux types de matériaux qu’un changement brutal. Les ocres n’ont pas disparu. Ils ont été intégrés et valorisés de manière subtile grâce au recours à l’acrylique.

Une autre forme d’innovation et d’expérimentation inhérente à l’art ndebele réside dans l’absence de barrière entre les diverses catégories matérielles. Les techniques de perlage, par exemple, sont omniprésentes, que ce soit dans les vêtements, les accessoires de vêtement, ou les objets utilitaires du quotidien, du bâton de danse au manche à balai, en passant par la calebasse ou le poste de radio. La propension à perler tout objet matériel contribue à donner l’impression d’une cohérence et d’une grande unité stylistique.

art ndebele afrique du sud

Très rapidement, au gré des demandes exprimées par l’extérieur, les techniques de peinture de style ndebele se sont élargies à la peinture de chevalet, puis à d’autres supports comme les poteries ou encore les œufs d’autruche. Les femmes qui sont sollicitées n’hésitent pas à relever toutes sortes de défis. Ainsi, Francina Ndimande, aidée de ses filles, peignit l’église de Weltevreden, tandis que dans les années 1990 Esther Mahlangu se lança, à la demande d’une célèbre marque allemande d’automobiles, dans la peinture de voitures, à des fins publicitaires. Répondant à toutes les sollicitations, ces femmes ont fini par acquérir une parfaite maîtrise de leur art devenant ainsi des figures majeures sur la scène artistique mondiale.

En conclusion

Désormais beaucoup de perlages et de spécimens de murs peints ont alimenté les collections privées et sont entrés dans les musées sud-africains et étrangers, tandis que, sur place, les pratiques de peinture murale et de perlage ont perduré, orientées en grande partie par la demande touristique. L’art ndebele fait désormais partie du folklore sud-africain au même titre que l’artisanat d’autres populations plus connues et considérées comme majeures, comme celles des Zoulous et des Xhosas.

Avant de finir cet article insistons une dernière fois sur ces deux figures majeures de l’art Ndebele que sont Francina Ndimande et Esther Mahlangu – même si certaines mauvaises langues se demandent si l’on peut parler d’artistes au sens occidental du terme! Certes, elles pratiquent un art et usent d’un style qu’elles n’ont pas inventé et qu’elles partagent avec d’autres femmes artistes ndebele. Mais si elles sont considérées à juste titre comme des artistes contemporaines d’Afrique, car outre la maîtrise parfaite de leur technique, l’importance et le génie créatif de ces deux artistes (dont il est bien difficile, y compris pour un œil averti, de distinguer les travaux de l’une et de l’autre), on peut tout de même affirmer qu’elles ont bousculé les barrières conventionnelles de la création artistique africaine. Aujourd’hui d’un âge avancé, Francina Ndimande (elle est née en 1940) continue à peindre sur une multitude de supports et vend ses productions par site internet interposé. Quant à Esther Mahlangu (née en 1935), elle continue d’être sollicitée pour diverses manifestations culturelles. On l’invita notamment, en 2009, à participer à un festival de mode, ou « Fashion Week », à Sao Paulo, où fut présenté un modèle de chaussure portant un motif de style ndebele.

Il est évident que l’impact de leur style, ainsi que celui de toutes leurs consœurs, a participé sans aucun doute quelque peu à l’émergence de l’expression « nation arc-en-ciel », pour qualifier la population sud-africaine dans son ensemble, depuis l’abolition de l’apartheid en 1994. Le succès du caractère volontairement ethnicisant de l’art des femmes Ndebele a fait éclater les frontières entre « artisanats traditionnels », « productions ethniques » et « arts contemporains ». La reconnaissance internationale acquise par Esther Mahlangu et Francina Ndimande, semble s’inscrire dans la fin d’un processus de recherche identitaire tout en renouvelant la question du statut de l’artiste et de sa représentativité sociale.

Esther Ndebele
Esther Mahlangu

L’Afrique du Sud est tout un monde dans un seul pays, définitivement une terre de contrastes, à l’image de ceux fortement colorés que l’on trouve dans l’art Ndebele. Il serait pour vous dommage de se priver d’un tel concentré de rencontres, d’expériences, d’images et de couleurs, le tout s’inscrivant sur fond de paysages d’une infinie variété et beauté. C’est une destination phare pour Voyages Lambert et nous avons mis dans ce circuit, comme dans tous les autres, tout le savoir-faire et la qualité qui nous définissent; nous ne savons que trop bien qu’en Afrique du Sud l’émotion culturelle sera toujours au rendez-vous!

 

Note de l’auteur :

Tout au long de la rédaction de cet article il y a un passage du remarquable ouvrage de Claude Levi Strauss, « Tristes tropiques », paru en 1955, qui me revenait toujours en mémoire. Même s’il s’agit d’une critique acerbe qui reste d’une actualité navrante de notre style de vie occidental, voire une dénonciation d’une certaine façon de voyager (qu’heureusement je ne connais plus depuis que ma route a croisée celle de Voyages Lambert) je ne peux pas m’empêcher de vouloir le partager avec vous.

« …Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie …  l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent la prolifération d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la Terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans sont joués. Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand peine dans quelques coins abrités d’un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur vivacité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L’humanité s’installe dans la mono-culture; elle est en train de produire la civilisation en masse… »

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